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Qu’ y avait-il dans le trou du « 136 » ?

Pour faire une blague, ô bien innocente, à de bons amis, donnez-leur un jour rendez-vous au 136, rue de Belleville. « En face de l’église Saint-Jean-Baptiste », raffinerez-vous de précision malicieuse...

A l’heure convenue, vous n’aurez plus qu’à vous cacher dans l’encoignure de la porte d’entrée du 138 ou du 134, sur l’un des deux bords de la rue du Jourdain, pour profiter du spectacle de la perplexité de vos relations, mêlée bientôt d’une sourde irritation contre vous, infâme poseur de lapin.

C’est que le 136, rue de Belleville n’existe pas ! Ou plutôt n’existe plus ; il tint son rang jusque vers l’année 1890 puis, hop ! disparut. Longtemps, ce fut pourtant une adresse tout ce qu’il y avait d’officiel sur la colline puisqu’il s’agissait de celle de la mairie de l’ex-commune indépendante de Belleville, entre 1847 et 1860 [1], puis du 20e arrondissement, de 1860 à 1875.

Avant 1847, le lieu était déjà chargé d’une histoire fort ancienne, remontant au Moyen Age et passant par une période du XIXe siècle où se campa ici une très célèbre guinguette. Vous mendierez le pardon de vos dupes en leur faisant le récit à reculons que voici.

La mairie du 20e arrondissement en 1873 (pas de crédit).


Lors de l’implantation de la station terminale du funiculaire de Belleville sur la place de l’église, en 1890-1891, la bâtisse dont la masse obstruait jusque-là une partie de notre actuelle rue du Jourdain (percée vers 1862) fut démolie.

Cela ne dut pas émouvoir outre mesure les Bellevillois de l’époque, qui avaient déjà largement désappris à voir en elle la mairie du 20e arrondissement. Depuis 1875, c’est-à-dire la date où le siège municipal fut déplacé dans l’hôtel monumental de la place Gambetta alors tout récemment bâti, le 136 de la rue de Belleville n’était plus, en effet, qu’une annexe administrative abritant des services fermés au public.

Un souvenir fort demeurait pourtant : au cours des ultimes jours de la révolution ouvrière de 1871, la vieille mairie avait un moment servi de QG de repli aux communards et on y emmena les combattants blessés sur les barricades voisines.

Ah ! le spectacle terrible des corps couverts de sang allongés dans la cour arrière du bâtiment de ville. On les y avait entrés sur des brancards par une porte d’accès latérale dans la rue des Rigoles qui, en ce temps, remontait jusqu’à la grand-rue [2].

La mairie de la commune de Belleville

C’est Charles Pommier qui, en 1844, avait fait au nom de la municipalité bellevilloise qu’il dirigeait l’acquisition du terrain du 136, jusque-là occupé par une grande maison entourée d’un parc. Il y ouvrit les bureaux de la mairie (sise auparavant au 141, rue de Belleville) après une série d’aménagements qui durèrent plus de deux ans. Ils furent certainement importants et on en mesure l’ampleur à l’écho des inquiétudes qu’ils inspirèrent.

Un journaliste de « L’Illustration » écrit ainsi dans la livraison du 5 juillet 1845 de cette publication : « Dans un an au plus, ce sera le tour d’un lieu de plaisance parsemé de bosquets, de labyrinthes, de ruisseaux artificiels et d’ombrages, L’Ile d’Amour en un mot, que son nom seul aurait dû protéger de cet outrage, d’être démoli de fond en comble. [...] On arrachera ses massifs de chèvrefeuille, on fera tomber ses statues mythologiques du haut de leurs piédestals [sic] ; le tout à fin de construire à la municipalité de la commune un hôtel de ville très confortable. Adieu dès lors aux joyeux festins sous la feuillée ! Adieu aux quadrilles sur le sable. »

Le journaliste a pourtant exagéré. Comme le note le célèbre chroniqueur Emile (Gigault de) Labédollière en 1860, « plusieurs années après, les jardins de la mairie avaient encore conservé leurs bosquets et leurs couverts de tilleuls. »

C’est seulement à l’époque de la construction de l’actuelle église Saint-Jean-Baptiste, vers 1856, qu’on sacrifia le parc pour y élever une chapelle provisoire ; quelques arbres seulement subsistèrent, dont l’un où fut suspendue une cloche.

Labédollière consigne encore que l’édifice communal avait une allure étrange pour un bâtiment administratif. A l’intérieur, des couloirs, sombres, avaient été ouverts après coup mais plusieurs traces de la vocation antérieure du lieu subsistaient : ainsi, pour accéder aux bureaux, on empruntait un « escalier d’orchestre ou de soupente ; à la justice de paix [se voyaient] de prétendues colonnes grecques comme dans les bals publics d’autrefois. De ci de là, dans les angles, des nœuds d’amour gravés sur la muraille que le badigeon n’avait pas pu suffisamment dissimuler : des cœurs enflammés que perce la flèche symbolique ».

Ce décor ne surprend plus lorsqu’on sait qu’il était celui de la guinguette de L’Ile d’Amour qui, avant de connaître le déclin, avait été de l’Empire au règne du roi « bourgeois » Louis-Philippe l’un des théâtres de parties champêtres que les Parisiens préféraient.

Le cabaret de « L’Ile d’Amour »

Une guinguette ? Certes, mais d’un tout autre climat que celui des nombreux établissements plébéiens qui, à la Courtille, en amont de l’entrée du village encore à demi-rural de Belleville, regorgeaient d’une foule tapageuse autant que débraillée dans l’époque dite. En particulier le Grand Saint-Martin de la famille Dénoyez.

A L’Ile d’Amour se retrouvaient au contraire la bonne société bourgeoise ainsi que le monde des arts et des lettres, dont les poètes Gérard de Nerval et Alfred de Musset [3]. Autour de 1825, ce cabaret compta parmi ses grands fidèles le romancier populaire Paul de Kock, auteur considérable en son temps et presque complètement oublié aujourd’hui [4].



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« Paul de Kock jeune, quand il était un bon client de L’Ile d’amour ».

Paul de Kock jeune, quand il était un bon client de L’Ile d’amour Il met en scène L’Ile d’Amour dans plusieurs des livres de sa prolifique production, notamment La Pucelle de Belleville. Au sein de ses Mémoires, il brosse le tableau savoureux d’une manifestation qu’organisa en 1826 dans le parc de l’établissement une société lyrique et poétique du nom des Bergers de Syracuse : « La fête avait lieu à Belleville, à L’Ile d’Amour. C’était au mois de juillet, au soir. Nous arrivâmes [...] comme les bergers, avant de se livrer à la danse avec les bergères, chantaient en chœur en l’honneur de Sylvandre, le grand pasteur, trônant au milieu d’eux, dans le jardin, sur un tertre rustique, et ayant à ses côtés une jeune fille, couronnée de myrtes et de roses, qui, nous apprit-on, représentait la nymphe Aréthuse, protectrice de la corporation. »

De telles bergerades trouvaient encore un cadre bucolique dans le bourg de Belleville des premières décennies du XIXe siècle : peu en arrière des maisons qui enserraient la grande chaussée montant de Paris, ce n’étaient alors que clos maraîchers, vignes et champs.

Avant de se transformer en cabaret, L’Ile d’Amour avait d’ailleurs été une ferme dont le propriétaire s’appelait Damour, vieux patronyme du cru. L’enseigne de la guinguette reposait donc sur un jeu de mots dont se rendit coupable le facétieux fermier lorsqu’il convertit, vers 1750, la bâtisse agricole en cabaret. Son imagination fertile exploita aussi la situation de la maison, construite sur un tertre quasi insulaire (celui-là même que, peut-être, de Kock évoque dans la citation ci-dessus) car entouré de sortes de douves sur trois côtés.

La ferme des moines de Saint-Victor

Ce bâtiment était très ancien. Il avait été élevé en 1537, nous dit l’historien Emmanuel Jacomin, par deux laboureurs indigènes, Jacques de la Charte et Jacques Bordier.

On l’appelait l’hôtel Saint-Victor car les propriétaires – dont les deux paysans dépendaient – étaient cette congrégation religieuse siégeant sur la rive gauche de la Seine et qui avait autrefois donné son nom au district parisien autour de notre place Maubert. Avec les terres bellevilloises du prieuré Saint-Victor – qui s’étendaient jusqu’aux hauteurs de notre rue des Rigoles, vers Ménilmontant –, il est possible de remonter aussi loin que le XIIe siècle.

La première maison fermière des moines, aussi dénommée « pressouer de Poitronville » (antique nom de Belleville), souffrit des ultimes batailles de la guerre de Cent Ans. La Révolution française confisqua tous les biens des religieux mais, auparavant, leur domaine sur la colline de l’est de la capitale avait déjà subi un morcellement et c’est à ce titre qu’un descendant de Jacques Bordier, d’abord, puis Damour récupérèrent l’hôtel fermier, fort délabré au demeurant.

Est-ce Damour qui entreprit les rénovations et les aménagements qui conduisirent à la guinguette élue par les Bergers de Syracuse ? Peut-être mais plus probablement Pierre-Hubert Delouvain, riche propriétaire et notable bellevillois [5] qui acquit les lieux en 1790 ou 1791.

On connaît maintenant la suite. Voilà, n’est-ce pas, un profond voyage dans l’histoire de Belleville au travers d’un petit trou de numérotation de la voirie.

Maxime Braquet


Notes

[1] 1860, rappelons-le, est la date de l’annexion à Paris du territoire bellevillois. Celui-ci sera du même coup partagé entre les 19e et 20e arrondissements

[2] En 1926, le segment terminal, à partir de la rue du Jourdain, fut rebaptisé Constant-Berthaut.

[3] Nerval évoque l’établissement dans ses Promenades et souvenirs ; Musset, dans ses Confessions.

[4] Paul de Kock avait sa demeure aux Lilas. Traversant très souvent le territoire bellevillois, il le connaissait bien. Une rue y porte d’ailleurs son nom, aujourd’hui, au-dessus de notre place des Fêtes.

[5] Notre rue Delouvain, sur le flanc ouest de l’église Saint-Jean-Baptiste, marque sa mémoire.


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