Au fond d’une impasse, à deux pas des Buttes Chaumont, se niche l’Atelier du Plateau, une salle qui célèbre avec bonheur le mélange de tous les arts vivants.

Ce lieu qui accueille la crème de la musique improvisée, un festival de cirque, des pièces de théâtre, des graphistes et photographes a été d’abord l’œuvre d’un homme : Gilles Zaepffel, metteur en scène et directeur de théâtre disparu le 23 septembre 2005.
Le lieu a été repris ensuite par Laetitia Zaepffel (direction artistique et création graphique) et Matthieu Malgrange (auteur de théâtre) qui étaient présents depuis le début de l’aventure. Tous deux ont accepté très aimablement, en plein bouclage de la saison, de nous parler de ce lieu fantastique.
Le projet

Le projet, en somme, est né avant de naître. On n’était pas programmateurs au départ, ça s’est fait comme ça...
En 1978, Gilles Zaepffel a fondé une compagnie : le Théâtre Ecarlate. Les spectacles ont tourné, souvent hors de France : au Bénin, à Beyrouth, en Ethiopie, au Niger...
L’idée maîtresse dès le départ, c’est le mélange : faire se rencontrer des gens qu’on avait amenés avec nous et des gens trouvés sur place... Un mélange de nationalités, d’âges différents, et aussi un croisement des genres artistiques, surtout musique et théâtre. Ça a tourné comme ça jusqu’en 1999.
En 1998, on a créé un spectacle à Saïda, au Sud-Liban, dans un caravansérail : « Nuits guerrières ». Sur le spectacle on avait un quatuor à cordes français, une chorale d’enfants venus d’Argenteuil, un Béninois, un Ethiopien, deux Palestiniens... Le projet a tourné en région parisienne, et s’est retrouvé ici.
Le lieu est une ancienne manufacture de tuyauterie, ensuite elle a été aménagée par un peintre qui y avait installé son atelier, et c’est Gilles qui en a fait l’Atelier du Plateau.
En mai 1999, grâce à ce peintre qui nous avait précédés, le lieu était sur le parcours des ateliers de Belleville, lors des journées portes ouvertes pendant 4 jours. On a joué le jeu, on a fait la cuisine, le bar était ouvert, et des musiciens sont venus improviser, comme Marc Ducret et Bruno Chevillon.
Et ça a marché : Chaque jour il y avait plus de monde, jusqu’à une bonne centaine de personnes le 4e jour ! Il n’y avait plus qu’à continuer...
L’appellation de « 1er Centre Dramatique National de Quartier » au départ c’était une blague, c’est Jean Digne qui nous a appelés comme ça. Cette formule paradoxale nous a plu, et assez vite on s’est rendu compte que ça correspond bien à ce qu’on est : un mélange entre novices et professionnels chevronnés, et en même temps une exigence au niveau artistique.
La programmation
Du point de vue musical et théâtral, on est extrêmement sollicités. La raison en est simple : ça manque de lieux à Paris. Il y a plein de gens qui devraient jouer et qui ne jouent pas parce qu’ils n’ont pas d’endroit.
C’est aussi toute l’institution au-dessus qui ne fait pas son travail, qui ne fonctionne pas au bon rythme, ne réagit pas vite aux propositions. Les délais sont beaucoup trop longs, ils demandent parfois deux ans d’attente alors qu’il faut être disponible rapidement, pour avancer dans un travail de rencontre.

- "II" : Marc Baron, Jeanne Added, Vincent Courtois et François Merville
- photo : Igor Juget
On a 160 dates, réparties sur 10 mois. Pour schématiser on a environ 1/3 de musique, 1/3 de théâtre et 1/3 de cirque, mais chaque tiers comporte beaucoup de rencontres avec des vidéastes, des plasticiens...
La programmation s’invente petit à petit, selon les rencontres, au croisement des genres et des gens. On a des affinités avec certains artistes qu’on connaît, qui en font venir d’autres, et ainsi de suite, les réseaux se créent naturellement. Cette fidélité aussi nous permet de suivre les artistes dans leur évolution, à travers des propositions qui bougent...
Les artistes qui viennent ici peuvent s’autoriser beaucoup de choses, ils le savent. Par exemple quand Hélène Breschand était en résidence d’été, elle avait tout repeint en rouge ! On aime bien ce genre de propositions, on n’hésite pas à changer la scénographie, à peu près tous les 3 mois...
En ce moment, le mur est parcouru par la fresque que Thomas Jankowski avait réalisée pour "II", le projet de Vincent Courtois.
On ne cherche pas spécialement l’avant-garde, mais une culture de l’éclectisme : par exemple un soir on aura de la musique improvisée, une autre fois du tango...
La musique est plus ou moins accessible, mais on la défend de la même façon, et on l’écoute avec le même plaisir.
S’il y a une constante, c’est vraiment le mélange, la confrontation entre des univers différents. On ne cherche pas tant la mise en danger des artistes que la mise en écoute : savoir qu’est-ce qui se passe ici, maintenant ?
Bien sûr il arrive parfois que ça ne fonctionne pas : le mélange ne prend pas, ou alors c’était une fausse bonne idée...
Mais c’est normal : s’autoriser beaucoup de choses, c’est garder la possibilité que ça ne marche pas. Et au moins, il se passe toujours quelque chose, en bien ou en mal.
Un autre de nos fils conducteurs, c’est que la musique est autant à voir qu’à entendre.
L’espace
L’Atelier du Plateau est un lieu qui avait une identité forte et qui l’a gardée. Ce n’est pas un petit théâtre, c’est un espace particulier, avec ses contraintes : on ne peut pas nier l’espace.
C’est pourquoi on apprécie les propositions qui nous sont faites par rapport au lieu lui-même. Parfois des gens nous téléphonent sans connaître l’endroit, et proposent des choses qui ne sont pas adaptées, on préfère qu’ils viennent voir et envisagent ce qui est possible...
L’univers sonore est primordial. L’acoustique ici est excellente. Dès le début d’ailleurs on a privilégié les instruments acoustiques, sans en faire du tout une règle absolue : il peut y avoir une amplification, des instruments électrifiés, mais par exemple un grand mur de baffles non, ça n’ira pas : même la musique électrique doit rentrer dans l’acoustique du lieu...
Il n’y a pas de scène, ou plutôt le public est sur la scène, comme les artistes. Mais les spectateurs ont des chaises coupées, ils sont au même niveau par rapport au sol, mais un peu en dessous des artistes... Les chaises coupées, ça date du spectacle « Aspect extérieur » et bien sûr c’est resté comme ça, on n’allait pas recoller les pieds des chaises !
Il n’y a pas une équipe de jour et une équipe de nuit : nous sommes là au bar, à tenir la caisse, etc.. Ça crée un autre rapport : le dialogue est permanent avec les artistes et le public... Autour du bar ça circule, il y a même eu des rencontres amoureuses ici !
Circassiens & musiciens
La configuration particulière du lieu oriente nos choix. Par exemple, comme on a une hauteur de 6 mètres, ça a été tout de suite une évidence que ça se prêterait bien au cirque.
Mais les « circassiens », les artistes de cirque, ont souvent l’habitude de venir avec leur bande-son, qui est parfois pénible. Nous, on leur propose autre chose : une rencontre avec un vrai musicien.
Très vite, quelque chose s’est noué entre cirque et musique improvisée. Chaque année en octobre, on organise un festival : « l’Atelier du Plateau fait son cirque ». C’est la rencontre d’univers très différents : on voit les musiciens redevenir comme des enfants, à certains moments même ils s’arrêtent de jouer pour regarder le tour !
Chacun se frotte à d’autres rythmes : le cirque nécessite un échauffement, les musiciens travaillent surtout dans l’instant, alors que les comédiens sont plus dans la durée, la continuité d’un rôle par exemple... Un même numéro deux soirs de suite peut être très différent : pourtant c’est le même numéro de cirque, écrit, mais si la musique est différente, la proposition est transformée.
Le public

C’est surtout un public de proximité, venu de l’Est de Paris ou de la banlieue proche comme les Lilas, Bagnolet... Il y a quelques fidèles, eux on leur trouve toujours une place, même si la salle est pleine !
Il y a ceux qui ne viennent que pour le cirque, et ceux qui viennent parce qu’ils aiment bien l’endroit...
L’atelier d’écriture
C’est un autre atelier de fabrication auquel on tient, il est tenu par Cécile Cotté depuis 4 ans le samedi matin, la séance coûte 5 €. Régulièrement, on organise une soirée, où les textes sont dits par des comédiens professionnels.
Mais on s’oriente vers quelque chose de plus ramassé, plutôt sous forme de stages, éventuellement en lien avec la programmation, ou peut-être sous une autre forme...
Le quartier

Au début c’était un peu un quartier-dortoir, on avait un peu l’impression que c’était tous les jours dimanche, même le parc des Buttes-Chaumont était moins fréquenté qu’aujourd’hui... Il y avait quand même un côté vivant grâce à la SFP qui n’était pas loin...
Puis, il y a eu le Centre d’Art Contemporain qui a ouvert à côté, et a amené une autre population. A un moment, il y avait aussi les locaux de Boucherie Production (label de rock alternatif)...
Tout a beaucoup bougé en 5 ans, il y a plus de rues piétonnes, tout ça a joué un rôle dans l’évolution. Le quartier s’est rajeuni : il y a davantage de bars, de petits magasins, des sandwicheries, etc.
On peut mesurer les différences : le Bar Fleuri d’à côté était un petit bar de quartier, maintenant souvent les gens y passent, s’y retrouvent avant de venir ici ou après pour boire un verre, etc. Les gens de quartier nous connaissent, en tout cas ils savent qui on est.
Propos recueillis par Damien Panerai
Téléphone : 01 42 41 28 22
Site : atelierduplateau.free.fr
E-mail : atelierduplateau@free.fr





